Le temps suspendu
Monday, January 26, 2026
Préambule
Ce texte est né de mon besoin de m’expliquer.
De mettre des mots sur une situation qui habite mon quotidien depuis plusieurs mois et que le silence n’a fait qu’alourdir.Il s’agit d’une forme de confession, calme et assumée, destinée avant tout aux modèles qui m’ont accordé leur confiance durant l’été 2025. À travers ces lignes, je souhaite m’adresser à elles avec honnêteté, respect et responsabilité.
Nous sommes le lundi 26 janvier 2026.
Je choisis de dater ce texte parce que cette date marque un point fixe. Un moment où je regarde en arrière avec lucidité, sans chercher à enjoliver ce qui a été, ni à dramatiser ce qui est.
Début septembre 2025, j’ai réalisé ma dernière collaboration photographique de l’année. Depuis, je n’ai plus reshooté. Ce silence n’a rien d’un choix revendiqué. Il est le résultat d’une accumulation progressive de facteurs qui se sont empilés sans que je prenne le temps de les questionner.
L’été 2025 a été intense. Les shootings se sont enchaînés à un rythme inédit pour moi. Les rencontres étaient nombreuses, l’énergie bien réelle, presque euphorique. Sur le moment, tout semblait fluide. J’ai suivi le mouvement.
Mais cette frénésie a rompu un équilibre que je savais pourtant fragile.
J’ai toujours eu besoin de traiter les images au fil de l’eau. La post-production n’est pas une simple étape technique. Elle prolonge le shooting. Elle en est la continuité émotionnelle. Lorsque le délai s’allonge trop, quelque chose se perd.
À l’été 2025, ce délai s’est étiré. D’abord légèrement, puis de façon préoccupante. Lorsque je me suis replongé dans certaines sessions, la connexion n’était plus là. La vibration initiale s’était atténuée. Les tentatives de retouche se soldaient par une déception difficile à formuler. Ce n’était ni un problème de compétence ni de résultat objectif. C’était un décalage intérieur. Je n’étais plus en phase.
À mesure que les dossiers s’accumulaient, une autre réalité s’est imposée.
Les shootings en collaboration impliquent une attente légitime. Les modèles accordent du temps, de la confiance, parfois une part de vulnérabilité. En échange, il y a l’espoir naturel de recevoir des images. Repousser les livraisons a créé un malaise. Souvent silencieux, mais bien réel. Pour elles. Et pour moi.
Peu à peu, ce malaise a contaminé tout le reste. Comment envisager de nouveaux projets quand tant de dossiers restaient ouverts ? Comment avancer sans avoir honoré ce qui avait déjà été engagé ?
Je me suis retrouvé pris dans un cercle paradoxal. J’avais envie de terminer ces sessions. Sincèrement. Viscéralement. Mais plus la culpabilité grandissait, plus l’élan nécessaire pour m’y remettre semblait s’éroder. La photographie, espace de liberté jusque-là, devenait un territoire chargé.
Ne rien faire est alors devenu une forme de suspension. Une manière de ne pas aggraver la situation. Une fuite silencieuse, peut-être.
Aujourd’hui encore, une partie de ces sessions n’a pas été traitée. Derrière ces dossiers, il y a des visages, des moments partagés, une confiance accordée. Ce que j’appelle une dette symbolique.
Elle n’est ni contractuelle ni mesurable. Elle tient au fait que quelqu’un a accepté de se montrer devant mon objectif, et que je me suis engagé, implicitement, à faire exister ces images. À ne pas les laisser à l’état de promesse suspendue.
Pendant de longs mois, j’ai évité cette réalité. Non par désinvolture, mais par saturation. À force d’exigence, j’ai perdu l’élan. Plus on attache d’importance à ce que l’on fait, plus l’échec perçu devient difficile à affronter.
Rester immobile n’efface rien. Le temps n’annule pas la dette. Il la rend simplement plus lourde.
Ces dernières semaines, quelque chose a commencé à bouger. Rien de spectaculaire. Pas une révélation. Plutôt une lassitude face à l’inertie. Une envie de remettre les choses en mouvement, même imparfaitement.
J’ai compris que l’attente des conditions idéales était devenue un prétexte. La post-production n’a pas besoin de répliquer exactement l’émotion du shooting. Elle peut être plus distanciée, plus posée. Différente, sans être infidèle.
Dans les semaines à venir, je vais livrer des séries de photos aux modèles qui m’ont accordé leur confiance durant l’été 2025. Non pour solder un compte, mais pour rétablir une continuité. Transformer une absence en présence.
Parallèlement, j’ai reçu de nombreuses demandes de collaboration durant cette période de retrait. Ce décalage m’a surpris. Être sollicité alors que je me sentais en retrait dit pourtant quelque chose d’essentiel. Mon approche continue de résonner, même lorsque je doute.
Avancer, pour moi, ne signifie plus accumuler. Cela signifie terminer. Honorer. Ralentir sans disparaître. Retrouver un rapport plus juste au temps, à l’engagement, à mes propres limites.
Je ne fais pas de promesse. Ni aux autres, ni à moi-même. Je parle de mouvement. D’un pas après l’autre. D’un retour progressif à une pratique alignée avec ce que je suis aujourd’hui.
Ce texte n’est ni une justification ni une confession dramatique. C’est une mise à plat. Une manière de rendre visible ce qui restait en arrière-plan.
La photographie m’a appris une chose essentielle : ce qui n’est pas regardé finit toujours par s’imposer.
En écrivant ces lignes, je ne ferme pas un chapitre. J’essaie simplement de le comprendre. Et de créer les conditions d’un prochain geste. Plus conscient. Plus respectueux. Du temps des autres. Et du mien.
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Lire la suite Read moreSuspended Time
Introduction
This text comes from my need to explain myself.
To put words on a situation thats been part of my daily life for months, and that silence has only made heavier.Its a kind of confession, calm and intentional, meant above all for the models who trusted me during the summer of 2025. Through these lines I want to speak to them with honesty, respect, and responsibility.
It is Monday, January 26, 2026.
I chose to date this text because this date marks a fixed point. A moment where I look back with clarity, without trying to embellish what was, or dramatize what is.
In early September 2025, I completed my last photographic collaboration of the year. Since then, I have not shot again. This silence is not the result of a deliberate choice. It is the outcome of a gradual accumulation of factors that stacked up without me taking the time to question them.
The summer of 2025 was intense. Shoots followed one another at a pace I had never experienced before. Encounters were frequent, the energy very real, almost euphoric. At the time, everything felt fluid. I went along with it.
But that frenzy disrupted an equilibrium I knew was fragile.
I have always needed to process images as I go. Post-production is not a purely technical step for me. It extends the shoot. It is its emotional continuation. When too much time passes, something is lost.
During the summer of 2025, that delay stretched out. First slightly, then in a way that became troubling. When I returned to certain sessions, the connection was gone. The initial vibration had faded. Each attempt at editing ended in a disappointment that was hard to articulate. It was not a matter of skill, nor of objective results. It was an internal misalignment. I was no longer in sync.
As the unfinished projects accumulated, another reality emerged.
Collaborative shoots carry a legitimate expectation. Models give their time, their trust, sometimes a degree of vulnerability. In return, there is the natural hope of receiving images. Delaying deliveries created discomfort. Often unspoken, but very real. For them. And for me.
Gradually, that discomfort spread to everything else. How could I imagine new projects while so many were left unresolved? How could I move forward without honoring what had already been undertaken?
I found myself trapped in a paradox. I wanted to finish those sessions. Sincerely. Viscerally. But the more guilt grew, the more the energy required to return to them seemed to erode. Photography, which had been a space of freedom, became a charged territory.
Doing nothing then became a form of suspension. A way not to make things worse. A silent escape, perhaps.
Even today, some of those sessions remain unprocessed. Behind those folders are faces, shared moments, trust that was given. What I call a symbolic debt.
It is neither contractual nor measurable. It exists because someone agreed to step in front of my lens, and because I implicitly committed to making those images exist. To not leave them in a state of suspended promise.
For many months, I avoided that reality. Not out of carelessness, but out of saturation. Through excessive self-demand, I lost momentum. The more importance we attach to what we do, the harder it becomes to face perceived failure.
Remaining still solves nothing. Time does not erase the debt. It only makes it heavier.
In recent weeks, something has begun to shift. Nothing spectacular. No revelation. Rather a weariness with inertia. A desire to put things back in motion, even imperfectly.
I came to understand that waiting for ideal conditions had become a pretext. Post-production does not need to replicate the exact emotion of the shoot. It can be more distant, more restrained. Different, without being unfaithful.
In the coming weeks, I will deliver photo series to the models who placed their trust in me during the summer of 2025. Not to settle accounts, but to restore continuity. To transform absence into presence.
At the same time, I have received many collaboration requests during this period of withdrawal. That discrepancy surprised me. Being sought after while feeling withdrawn says something essential nonetheless. My approach continues to resonate, even when I doubt it myself.
Moving forward, for me, no longer means accumulating. It means finishing. Honoring. Slowing down without disappearing. Reestablishing a fairer relationship with time, commitment, and my own limits.
I am not making promises. Not to others, nor to myself. I am speaking of movement. One step at a time. A gradual return to a practice aligned with who I am today.
This text is neither a justification nor a dramatic confession. It is a laying bare. A way of making visible what had remained in the background.
Photography has taught me one essential thing: what is not looked at eventually imposes itself.
By writing these lines, I am not closing a chapter. I am simply trying to understand it. And to create the conditions for the next gesture. More conscious. More respectful. Of others’ time. And of my own.
